ISRS et dépersonnalisation : peut-elle durer ?
Ce sentiment de détachement, est-ce le sevrage ou quelque chose qui dure ? Comment distinguer les deux après un ISRS, et ce que vous pouvez faire.

Vous ressentez un détachement de vous-même depuis la prise d’un antidépresseur, comme si vous regardiez votre vie de l’extérieur ? Ce ressenti, la dépersonnalisation, figure parmi les effets secondaires dans les notices britanniques de certains antidépresseurs, comme la fluoxétine (Prozac). Chez certaines personnes, il peut durer après l’arrêt, comme l’un des symptômes de la dysfonction sexuelle post-ISRS (PSSD).
La page du NHS (le service de santé britannique) qui explique la dépersonnalisation cite des causes comme un traumatisme ou le stress, mais aucun médicament. Il est donc facile d’incriminer l’anxiété, même quand une notice nomme ce ressenti.
Stephen a pris de l’escitalopram (Lexapro) pendant 15 ans, sans problème. Il l’a arrêté progressivement et s’est senti bien pendant environ sept mois. Puis il a repris une faible dose pendant six jours, avant d’arrêter de nouveau. Il raconte ici ce qui a suivi : l’engourdissement et l’impression d’irréalité sont arrivés ensemble.
Une semaine et demie plus tard, dit-il, ses organes génitaux se sont engourdis et il a cessé de ressentir quoi que ce soit pour sa famille. Et « cette déréalisation intense, intense, horrible » est apparue.
Alors, s’agit-il d’un effet secondaire connu, et peut-il durer ?
Se sentir détaché de soi est-il un effet secondaire des antidépresseurs ?
Oui, et c’est écrit dans les notices. La notice britannique d’Efexor XL (venlafaxine) (en anglais) cite « se sentir séparé (ou détaché) de soi-même » parmi les effets fréquents. Cela veut dire que jusqu’à 1 personne sur 10 peut être touchée. Une notice britannique de fluoxétine (en anglais) le classe parmi les effets peu fréquents. Les notices de Seroxat (paroxétine) et de Cipralex (escitalopram) (en anglais) le rangent parmi les effets « rares ».
Chacune de ces notices prévient aussi que des troubles sexuels se sont, dans certains cas, « prolongés après l’arrêt du traitement ». Aucune ne le dit à propos de l’impression d’être détaché de soi.
Le lien n’est pas nouveau. En 1991, une revue de psychiatrie a publié un bref cas clinique intitulé « Depersonalization syndrome induced by fluoxetine » (en anglais).
La dépersonnalisation a une proche parente, la déréalisation : le monde paraît irréel, et les gens et les choses peuvent sembler « sans vie » ou « embrumés », dit le NHS (en anglais). On peut avoir l’une, l’autre, ou les deux.
Cela peut-il être dû à l’arrêt du traitement ?
C’est possible, surtout durant les premières semaines. Le NHS (en anglais) range l’impression que « les choses ne sont pas réelles » parmi les symptômes qui accompagnent l’arrêt d’un antidépresseur. Selon lui, ils commencent en général en quelques jours et s’estompent en quelques semaines. Chez certaines personnes, ils durent des mois ou plus.
Amanda, infirmière aux États-Unis, a ressenti cela en arrêtant progressivement l’escitalopram. Elle le décrit presque comme le fait le NHS.
« J’avais l’impression de regarder la vie d’autres personnes et de ne pas être réelle », dit-elle.
Un effet secondaire cité dans au moins quatre notices britanniques.
Un symptôme à l’arrêt du traitement. En général des semaines, parfois des mois ou plus.
Cela peut faire partie d’une PSSD, si la sensibilité des organes génitaux a aussi changé.
Le calendrier aide à les distinguer. Selon la liste de critères de la PSSD, une fois que les troubles sexuels durent depuis trois mois après l’arrêt, la PSSD est plus probable. L’article PSSD ou sevrage : quelle différence ? présente les autres différences.
La dépersonnalisation peut-elle durer après l’arrêt d’un ISRS ?
Chez certaines personnes, cela a duré des années après l’arrêt. Personne ne sait encore qui sera touché, ni si cela s’atténuera.
La PSSD peut survenir après des antidépresseurs ISRS, la famille de la fluoxétine, et des médicaments proches comme la venlafaxine. Elle ne se résume pas à un problème sexuel, même si son nom le laisse croire. En 2022, des médecins et des chercheurs se sont accordés sur une liste de critères pour la reconnaître (en anglais). Au centre, il y a un changement durable de la sensibilité des organes génitaux, souvent un engourdissement.
Parmi les autres symptômes de la liste figurent la dépersonnalisation, l’émoussement émotionnel (des émotions en sourdine) et des troubles de la concentration et de la mémoire. Le toucher, l’odorat, le goût ou la vue peuvent aussi changer.
Stephen a pris son dernier comprimé à l’automne 2023. Quand il a été interviewé, près de trois ans plus tard, cette impression ne l’avait pas quitté.
« J’ai l’impression d’avoir été drogué », dit-il, et « je ne suis pas connecté au monde qui m’entoure ».
Prise seule, l’impression d’être détaché de soi n’est pas une PSSD. La liste de critères exige un changement durable de la sensibilité des organes génitaux, et cite le détachement parmi les symptômes qui peuvent l’accompagner. Ses auteurs soulignent qu’une forte dépersonnalisation peut aussi survenir avec des médicaments qui ne causent pas de troubles sexuels.
Ils écrivent aussi que ce détachement peut être ce dont une personne se plaint en premier auprès de son médecin traitant. Un changement de la sensibilité génitale peut passer pour un simple manque d’envie de sexe. Si vous ressentez une impression d’irréalité depuis votre dernier comprimé, observez donc si le toucher est différent lui aussi. Notre article sur l’engourdissement génital décrit ce que cela peut être.
Que puis-je faire ?
Ces médicaments aident beaucoup de personnes. Si vous avez des effets secondaires, c’est à vous et au médecin qui vous a prescrit ce médicament de décider. N’arrêtez pas du jour au lendemain.
Dites à votre médecin traitant ce que vous ressentez, avec vos mots, par exemple : « J’ai l’impression de regarder ma vie de l’extérieur. » Donnez aussi vos dates : « Venlafaxine 75 mg à partir de juin 2021, dernière gélule en mars 2024. » Mentionnez tout changement dans votre vie sexuelle ou dans la sensibilité des organes génitaux, même s’il est gênant d’en parler.
Cette impression d’irréalité, quand elle dure des mois, peut faire peur. Si vous avez un jour le sentiment de ne plus pouvoir continuer, appelez le 3114, le numéro national de prévention du suicide, gratuit, 24 h/24 et 7 j/7.
Trois questions à poser à votre médecin
- Cela peut-il être lié à l’antidépresseur que j’ai pris, comme le décrit la notice ?
- Que faut-il exclure d’autre, et comment ?
- Cela peut-il figurer dans mon dossier et être signalé à l’ANSM comme effet indésirable ?
Vous pouvez commencer ainsi : « Depuis que j’ai arrêté mon antidépresseur, je me sens comme à distance de moi-même, et cela ne passe pas. »
Beaucoup de personnes disent avoir mis du temps à être prises au sérieux. Apportez une photo de la ligne de la notice. Vous pouvez le signaler vous-même, sans l’accord d’un médecin.
Signalez-le : cela aide tout le monde
Ce que votre médecin note dans votre dossier vous aide, vous. Un signalement à l’agence du médicament aide tous les autres : c’est ainsi que l’on repère les tendances.
- Aucune preuve n’est nécessaire. Le doute suffit, même des années après l’arrêt.
- Où : en France, à l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM), via le portail signalement.social-sante.gouv.fr ; au Royaume-Uni, le dispositif Yellow Card ; aux États-Unis, MedWatch. Notre guide Comment signaler une PSSD au Yellow Card montre chaque étape.
- Employez les bons mots. Si les symptômes ont persisté après l’arrêt, écrivez Dysfonction sexuelle après ISRS (MedDRA 10086208 ; en anglais : Post-SSRI sexual dysfunction).
Notre guide pour signaler des effets secondaires vous accompagne étape par étape
Quelles sont les autres questions fréquentes ?
Est-ce la même chose que l’émoussement émotionnel ? Non, même si une même personne peut avoir les deux, comme Stephen. L’émoussement émotionnel baisse le volume de vos émotions. La dépersonnalisation ressemble plutôt à regarder ses émotions à distance. L’article ISRS : un émoussement émotionnel durable ? traite de l’émoussement.
Cela peut-il venir de mon anxiété ou de ma dépression ? C’est possible. Le NHS explique que la dissociation (se sentir coupé de soi de cette façon) est une manière pour l’esprit de faire face à un stress trop fort. Elle peut accompagner l’anxiété ou la dépression. Dites à votre médecin si cela a commencé avant les comprimés, pendant que vous les preniez ou après l’arrêt.
Puis-je le signaler si ma sexualité n’a pas changé ? Oui. Vous pouvez signaler tout effet que vous suspectez, sans preuve. Écrivez-le avec vos mots, par exemple « Je me sens à distance de moi-même », et indiquez quand cela a commencé.
Stephen se souvient encore du jour exact où ses symptômes ont commencé. Si vous ressentez une impression d’irréalité depuis votre dernier comprimé, notez quand elle a commencé et signalez-la, même des années plus tard. Notre page sur la PSSD explique le reste de la maladie.
Toutes les citations ont été traduites de l’anglais.
Sources
- Healy D, Bahrick A, Bak M et al. Diagnostic criteria for enduring sexual dysfunction after treatment with antidepressants, finasteride and isotretinoin (en anglais). Int J Risk Saf Med 2022;33(1):65-76. Critères proposés, élaborés par accord d’experts ; lus en entier. PSSD, critère nécessaire 2 : « Un changement durable de la sensibilité somatique (tactile) ou érogène (sexuelle) des organes génitaux après l’arrêt du traitement ». Les symptômes non sexuels associés « peuvent inclure » un « émoussement émotionnel », une « dépersonnalisation », « d’autres troubles sensoriels touchant la peau, l’odorat, le goût ou la vue » et des « troubles cognitifs ». À propos de la dépersonnalisation : elle « peut être la principale plainte d’une personne en soins primaires », et « une dépersonnalisation marquée peut survenir avec des médicaments qui ne causent pas de dysfonction sexuelle ». Les changements de sensibilité génitale « peuvent être masqués par des symptômes de perte de désir ou d’excitation sexuels ». Délai : « une fois que la dysfonction dure trois mois, il s’agit plus probablement d’une PSSD ». Introduction : « L’incidence de ces maladies est inconnue ».
- Efexor XL (venlafaxine) gélules à libération prolongée, notice (en anglais), Electronic Medicines Compendium (EMC 5474), dernière révision en octobre 2025. Rubrique 4, fréquent (peut toucher jusqu’à 1 personne sur 10) : « se sentir séparé (ou détaché) de soi-même » ; peu fréquent : « se sentir séparé (ou détaché) de la réalité ». Rubrique 2 : des symptômes sexuels « se sont prolongés après l’arrêt du traitement » dans certains cas.
- Fluoxétine 20 mg gélules, notice (en anglais), EMC 15755, dernière révision en septembre 2022. Rubrique 4, peu fréquent (peut toucher jusqu’à 1 personne sur 100) : « se sentir détaché de soi-même ». Rubrique 2 : « Dans certains cas, ces symptômes se sont prolongés après l’arrêt du traitement. »
- Seroxat (paroxétine) comprimés pelliculés, notice (en anglais), EMC 7592, dernière révision en octobre 2024. Rubrique 4, rare (peut toucher jusqu’à 1 personne sur 1 000) : « Se sentir détaché de soi-même (dépersonnalisation) ». Rubrique 2 : la même mention de symptômes prolongés après l’arrêt du traitement.
- Lundbeck Limited. Cipralex (escitalopram) comprimés pelliculés, notice (en anglais), EMC 7718, révisée en mai 2025. Rubrique 4, rare (peut toucher jusqu’à 1 personne sur 1 000) : « Agressivité, dépersonnalisation, hallucination ». Rubrique 2 : la même mention de symptômes prolongés après l’arrêt du traitement.
- Black DW, Wojcieszek J. Depersonalization syndrome induced by fluoxetine (en anglais). Psychosomatics 1991;32(4):468-9. Un bref cas clinique ; lu uniquement sous forme de notice PubMed (sans résumé).
- NHS. Antidepressants (en anglais). Page révisée pour la dernière fois le 12 juin 2025. Les symptômes à l’arrêt comprennent l’impression que « les choses ne sont pas réelles ». Ils « commencent en général en quelques jours » et « durent quelques semaines ». Chez certaines personnes, ils « commencent des semaines ou des mois plus tard et durent des mois ou plus ». Sur cette page, cette impression n’apparaît que parmi les symptômes à l’arrêt.
- NHS. Dissociative disorders (en anglais). Page révisée pour la dernière fois le 14 août 2023. Dépersonnalisation : « le sentiment d’être en dehors de soi-même et d’observer ses actes, ses émotions ou ses pensées à distance ». Déréalisation : « vous avez l’impression que le monde est irréel », et les gens et les choses « peuvent sembler “sans vie” ou “embrumés” ». Aussi : « La dissociation est une manière pour l’esprit de faire face à un stress trop fort ». La page ne cite aucun médicament parmi les causes ; elle mentionne les antidépresseurs uniquement comme traitement de maladies associées, comme la dépression et l’anxiété.
- Moral Medicine. I Took Lexapro for 15 Years Without a Problem. Six Days Changed My Life Forever (en anglais), entretien avec Stephen, 20 juillet 2026. Cité d’après les sous-titres automatiques de YouTube : 6:22 à 6:26 (« déréalisation »), 45:46 à 45:53 (« drogué », « pas connecté »), 37:53 à 38:22 (dernière dose, fin septembre ou début octobre 2023 ; les symptômes ont commencé un jour qu’il nomme), 16:05 (« près de 3 ans »). Son témoignage sur notre site : le témoignage de Stephen.
- Moral Medicine. I Lost Myself on Lexapro: A Nurse’s Story of Withdrawal, Identity, and Survival (en anglais), entretien avec Amanda, 24 novembre 2025. Cité d’après les sous-titres automatiques de YouTube, 17:38 à 17:45. Son témoignage sur notre site : le témoignage d’Amanda.
Sources vérifiées le 27 octobre 2026. Rédaction et relecture assistées par l’IA, sans relecture clinique.
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