ISRS : un émoussement émotionnel durable ?
Dans une enquête, environ une personne traitée pour dépression sur deux avait les émotions à plat. Cela peut durer après l’arrêt : un symptôme de PSSD.
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L’émoussement émotionnel, c’est quand un antidépresseur met vos émotions en sourdine : moins de tristesse, mais aussi moins de joie et moins d’amour. Chez certaines personnes, il persiste après l’arrêt, et il figure parmi les symptômes de la dysfonction sexuelle post-ISRS (PSSD), aux côtés des troubles sexuels.
Des émotions à plat, on les met facilement sur le compte de la dépression, et beaucoup ne font pas le lien avec les comprimés. Certaines personnes passent ainsi des années à croire que le problème vient d’elles.
L’essentiel en trois points
- Dans une grande enquête, environ la moitié des personnes qui prenaient un antidépresseur pour une dépression ont décrit leurs émotions comme émoussées (enquête, en anglais).
- Le NHS, le service de santé britannique, cite l’émoussement émotionnel parmi les effets secondaires fréquents, mais ne nomme pas la PSSD (NHS, en anglais).
- Les critères diagnostiques de la PSSD publiés en 2022 rangent l’émoussement émotionnel parmi les symptômes qui peuvent persister après l’arrêt. Personne n’a mesuré à quelle fréquence cela arrive (critères, en anglais).
Presse : contact@sidefxhub.com
Katie a pris de la fluoxétine (Prozac) pendant environ trois ans, à une période difficile de sa vie. Ses émotions se sont estompées, raconte-t-elle, et son attirance pour les autres aussi.
Il lui a fallu longtemps pour faire le lien avec les comprimés. Elle vit avec ces troubles depuis environ 14 ans.
À quoi ressemble l’émoussement émotionnel ?
Quand des chercheurs d’Oxford ont interrogé des personnes qui avaient pris des ISRS (en anglais), la plupart ont dit que toutes leurs émotions étaient atténuées, les bonnes comme les mauvaises. Elles employaient des mots comme « plat », « vide » et « robot ».
Certaines n’arrivaient pas à pleurer, même quand elles sentaient qu’elles auraient dû. Beaucoup se sentaient coupées de leurs proches, y compris de leur partenaire ou de leurs enfants. Presque toutes disaient ne plus se soucier de ce qui comptait pour elles avant.
Tout le monde ne s’en plaint pas. Dans une grande enquête (en anglais), les personnes concernées y voyaient à peu près aussi souvent une bonne chose qu’une mauvaise.
Est-ce la dépression ou l’antidépresseur ?
Ce peut être les deux, mais le médicament semble jouer son propre rôle. La dépression peut aussi éteindre les émotions, si bien qu’on confond facilement les deux. Dans les entretiens d’Oxford, la plupart des personnes pensaient pouvoir faire la différence.
Dans la grande enquête, environ la moitié des personnes qui prenaient un antidépresseur pour une dépression disaient ressentir un émoussement émotionnel. Il était plus marqué quand la dépression était plus grave, et les auteurs y voient donc en partie un symptôme de la dépression. Mais les personnes encore traitées, dont la dépression s’était en grande partie dissipée, se sentaient plus émoussées que celles qui s’étaient rétablies et avaient arrêté leur traitement.
Une étude menée à Cambridge et à Copenhague (en anglais) a donné à des volontaires en bonne santé de l’escitalopram (Seroplex) ou un placebo pendant au moins trois semaines. Sous escitalopram, gagner ou perdre dans des tâches sur ordinateur influençait moins leurs choix. Les chercheurs pensent que cela pourrait refléter l’émoussement que décrivent les patients.
L’émoussement émotionnel peut-il durer après l’arrêt ?
Chez certaines personnes, il a persisté des années après l’arrêt. Personne ne sait encore qui sera touché, ni si cela s’atténuera.
La PSSD se définit par un changement des sensations génitales, comme un engourdissement, qui persiste après le dernier comprimé. Les critères diagnostiques de la PSSD publiés en 2022 (en anglais), rédigés par un groupe international de médecins et de chercheurs, citent aussi l’émoussement émotionnel. Selon eux, les deux vont souvent de pair, et ils mentionnent également la dépersonnalisation : le sentiment d’une coupure avec soi-même.
Les critères ajoutent que l’émoussement peut être le principal motif de consultation chez le médecin traitant. La page du NHS (en anglais) cite l’émoussement émotionnel comme effet secondaire et parmi les symptômes à l’arrêt du traitement, mais ne nomme pas la PSSD. Personne n’a mesuré à quelle fréquence l’émoussement persiste.
Que faire en cas d’émoussement émotionnel ?
Ces médicaments aident beaucoup de personnes. Si vous avez des effets secondaires, c’est à vous d’en décider avec le médecin qui vous a prescrit le traitement. N’arrêtez pas du jour au lendemain.
L’émoussement mérite d’être évoqué à votre prochain rendez-vous. Dites avec vos mots ce qui a changé, par exemple « je n’arrive plus à pleurer » ou « je ne me sens plus proche de mon partenaire ». Ajoutez des dates, comme « Prozac 20 mg à partir de mai 2022, dernier comprimé en mars 2024 », et précisez quand chaque changement a commencé.
Signalez-le : cela aide tout le monde
Ce que votre médecin note dans votre dossier vous aide, vous. Un signalement à l’agence du médicament aide tous les autres : c’est ainsi que l’on repère des tendances.
- Aucune preuve nécessaire. Le doute suffit, même des années après l’arrêt.
- Où : en France, à l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM), via le portail signalement.social-sante.gouv.fr ; au Royaume-Uni, le dispositif Yellow Card (en anglais) ; aux États-Unis, MedWatch (en anglais).
- Employez les bons mots. Si les symptômes ont persisté après l’arrêt, écrivez Dysfonction sexuelle après ISRS (MedDRA 10086208 ; en anglais : Post-SSRI sexual dysfunction).
Notre guide pour signaler des effets secondaires vous explique chaque étape
Questions fréquentes
L’émoussement émotionnel, est-ce la même chose que la PSSD ?
Pas à lui seul. Avoir des émotions à plat pendant que l’on prend un antidépresseur est un effet secondaire connu. La PSSD concerne ce qui persiste après le dernier comprimé, et son symptôme central est un changement des sensations génitales. Un émoussement émotionnel qui dure peut en faire partie.
Cela arrive-t-il avec tous les antidépresseurs ?
Dans la grande enquête, des personnes l’ont décrit avec chaque type d’antidépresseur qu’elles prenaient. Le NHS cite l’émoussement émotionnel parmi les effets secondaires fréquents des antidépresseurs en général. Le médicament qui vous convient, c’est une question à voir avec le médecin qui vous le prescrit.
Puis-je signaler un émoussement émotionnel à lui seul ?
Oui. Vous pouvez signaler tout effet indésirable que vous suspectez, sans avoir besoin de preuve. Décrivez avec vos mots ces émotions à plat, et dites quand cela a commencé. Si des changements sexuels ont aussi persisté après l’arrêt, ajoutez le terme Dysfonction sexuelle après ISRS (en anglais : Post-SSRI sexual dysfunction).
Pendant des années, Katie a cru que quelque chose n’allait pas chez elle. Lisez son histoire complète et ce que l’on sait de la PSSD.
Sources
- Goodwin GM, Price J, De Bodinat C, Laredo J. Emotional blunting with antidepressant treatments: a survey among depressed patients (en anglais). Journal of Affective Disorders, 2017; 221: 31-35. Enquête en ligne auprès de 669 personnes traitées pour une dépression et de 150 personnes témoins rétablies, qui avaient arrêté les antidépresseurs depuis au moins deux mois. 46 % ont décrit un émoussement. Deux des quatre auteurs venaient de l’institut de recherche de Servier, un laboratoire pharmaceutique.
- Price J, Cole V, Goodwin GM. Emotional side-effects of selective serotonin reuptake inhibitors: qualitative study (en anglais). British Journal of Psychiatry, 2009; 195(3): 211-217. Entretiens avec 38 personnes qui avaient pris un ISRS, ainsi que des messages publiés sur des sites de patients. Financé par Servier.
- Langley C, Armand S, Luo Q, et al. Chronic escitalopram in healthy volunteers has specific effects on reinforcement sensitivity (en anglais). Neuropsychopharmacology, 2023; 48(4): 664-670. 66 volontaires en bonne santé, escitalopram 20 mg ou placebo pendant au moins 21 jours.
- Healy D, Bahrick A, Bak M, et al. Diagnostic criteria for enduring sexual dysfunction after treatment with antidepressants, finasteride and isotretinoin (en anglais). International Journal of Risk & Safety in Medicine, 2022; 33(1): 65-76. L’émoussement émotionnel (en anglais : emotional numbing) et la dépersonnalisation figurent parmi les symptômes non sexuels associés.
- NHS. Antidepressants (en anglais). Page vérifiée pour la dernière fois le 12 juin 2025. Cite l’émoussement émotionnel parmi les effets secondaires fréquents et parmi les symptômes à l’arrêt du traitement.
- Terme MedDRA Dysfonction sexuelle après ISRS (en anglais : Post-SSRI sexual dysfunction), code 10086208.
- Entretiens de Moral Medicine sur YouTube : Katie (en anglais), 26 mai 2026, et Nick (en anglais), 30 mai 2023.
Toutes les citations ont été traduites de l’anglais.
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